un 24 février 2022

anton tchékhov par sonfrère 1892
Anton Tchékhov - 1892


Le 24 février je me suis levée à l’aube, comme d’habitude. Il y avait du brouillard sur la mer. Je me préparais à une bonne journée de travail - traduisant “The Perfect Fascist” et continuant de relire et de réviser mon “Tintamarresque.” J’ai pourtant fait quelque chose ce matin-là que je ne fais jamais: je me suis réveillée avec une terrible envie d’écouter la “Symphonie Ecossaise” de Mendelssohn, pour la première fois depuis des années - certainement, je ne l’ai pas entendue depuis la mort d’Alfred, nous l’adorions. Je me souvenais de son ami, Mike Fraser, qu’il taquinait en lui disant que si l’Ecosse devenait indépendante, elle devrait adopter la coda de la “Symphonie Ecossaise” comme hymne national. Et Mike lui répondant que cela serait une bloody good reason pour devenir indépendants...


J’en ai cherché un version sur Youtube sur mon ordinateur et j’ai trouvé Kurt Masur dirigeant l'Orchestre du Gewandhaus de Leipzig (la coda est à 36"), ce qui tombait bien pour deux raisons: nous avions assisté à un concert mémorable de l’oratorio "Elias" de Mendelssohn au Lincoln Center sous la direction de Kurt Masur, y compris les répétitions, où nous avaient emmenés les cousins de Jill, je crois que c’était dans les mois qui ont suivi la mort de Jill (la première femme d'Alfred), donc à l’hiver 1996. L’autre raison, c’est que l’Orchestre du Gewandhaus était, je crois, le créateur de la symphonie.


Pour faire bonne mesure, et pour me tenir compagnie, j’ai fait paraître sur l’écran de mon ordinateur la photo d’Anton Tchekhov que j’affectionne, prise, développée et colorisée par son frère en 1892, parmi les premières photos “candides,” non posées,  “surprenant” leur sujet dans l’intimité de la vie quotidienne, quasi un instantané, et par un très grand bonheur le sujet est Tchékhov, pas peigné, très probablement devant sa page blanche, montrant le regard du travailleur concentré interrompu, levé vers son frère, l'intime de toute sa vie, un regard que nul autre n’aurait pu capturer. Un très bel homme de surcroît, il a trente-deux ans sur la photo. Avec qui j’ai un rapport particulier, au-delà de sa grandeur littéraire, remontant au jour où, dans la cuisine de la maison de ma grand’mère, en Alsace, je m'apprêtai à lire “Oncle Vania,” et pour commencer, la notice biographique ouvrant “Oncle Vania,” et découvris que Tchekhov était mort à Badenweiler. 

Or, Badenweiler, ville d’eau du pays de Bade, étalée sur les pentes ensoleillées d’une colline aux contreforts du massif de la Forêt-Noire, était parfaitement visible, dans toute son étendue, depuis la fenêtre de cette même cuisine de ma grand'mère, au-dessus de l’évier. Il y était mort le 15 juillet 1904, alors que ma grand’mère avait quatre ans. Le trait noir, épais et droit de la forêt de la Hardt, qui commençait à un kilomètre de la maison, barrant de toute sa force le paysage, surmonté de Badenweiler en Allemagne, sur sa colline, surmonté du dôme majestueux du Blauen, le “Bleu,” la plus belle montagne de la Forêt-Noire: ce fut là le paysage primordial, indélébile, de mon enfance. Entre la Hardt et Badenweiler coule, bien entendu, invisible, le Rhin.


Ecoutant l’”Ecossaise,” je songeais à cette sacrée famille, Tchékhov et ses frères, quasi-inséparables durant leurs courtes vies respectives, doués, raffinés, intellectuels, artistes, à la pointe du progrès de leur temps (ils faisaient de la photo en 1892...), et petits-fils de serfs - Anton avait six ans l’année de l’abolition du servage en Russie, son grand-père avait pu racheter sa liberté plus tôt. Plus brillants, plus élégants, et par Anton, plus créateurs, plus signifiants que le meilleur de l'aristocratie et de la bourgeoisie de cette société russe de la fin du dix-neuvième siècle. Je les voyais bien, Anton et ses frères, s'ils avaient vécu, écouter sur des phonographes, ou sur des postes de radio-cristal, comme Alfred dans son enfance, la “Symphonie Ecossaise...” 

J’écoutai deux fois de suite l’”Ecossaise,” ce matin-là, et puis je jetai un coup d’oeil distrait aux infos: la Russie venait d’envahir l’Ukraine... je me mis à marcher en long et en large, je ne sais combien de temps, dans la maison et sur la terrasse, plus question de travailler...

Lorsque je rentrai, et jetai un coup d'oeil sur l'écran avec Tchékhov, je fus stupéfaite, choquée: son regard était devenu d’une poignante tristesse, en même temps que d'une fureur noire... au point que je me pris à lui dire, dans ma tête: “Allons, ce ne sera qu’une opération limitée dans le Donbass, ç’en sera probablement fini dans quelques jours...” et il me parut me répondre quelque chose comme: “Conasse...!”


Je me souvins qu’il était né à Taganrok, sur la mer d’Azov, j’allai sur Google Maps pour voir où c’était, par rapport au Donbass. Je vis que Taganrog est à pas cent kilomètres de Donetsk, à pas cent kilomètres de Mariupol. Je vis immédiatement que Poutine ne se limiterait pas à intervenir à Luhansk et Donetsk mais qu'il essaierait de prendre Mariupol, c'était inévitable. J’écrivis un e-mail à mon ami Aram, Arménien de New York, en lui racontant ma matinée, l’ “Ecossaise,” la photo de Tchékhov, qui n'était pas content, Taganrog et sa proximité à Donetsk et Mariupol...

Je suis retournée souvent à la photo de Tchékhov, dans les semaines qui suivirent... Il ne décolérait pas... Je sais que cela peut paraître une observation bizarre, tirée par les cheveux... c’est pourtant la vérité.

J’ai eu le bonheur d’une autre rencontre “particulière” avec Tchékhov: en 2013, lorsque Alfred et moi nous rendîmes en Russie. Nos amis, Nadya et Piotr ont une maison à Zvenigorod, où Tchékhov était médecin, à l’hôpital. C’est la maison familiale de Piotr. Tchékhov habitait au bout de la rue, il fréquentait son arrière-grand-père et leur voisin immédiat était l’un de ses meilleurs amis. A une centaine de mètres, au bord de la rue, se trouve un tilleul sous lequel ils aimaient s’asseoir tous ensemble, l'été, qui porte une plaque: “le tilleul de Tchékhov.” Lorsque je le vis, cette année-là, à Zvenigorod, il venait d’être fendu en deux de haut en bas par un coup de foudre, deux semaines auparavant. Une moitié restait debout. Aux dernières nouvelles, Piotr m’écrit que cette moitié était devenue un danger public et qu’elle avait du être finalement abattue, elle aussi...

9 juillet 2022