Au sujet de l'Affaire Kristeva
Il suffirait de considérer la manière dont Julie Kristeva et son père furent traités par les autorités communistes bulgares pour comprendre qu’elle n’était en rien un “asset” du “KGB” bulgare. Lorsque son père mourut dans un hôpital qui pratiquait des expériences médicales sur des personnes âgées, sa fille ne put obtenir pour lui une tombe individuelle, celles-ci étant réservées en priorité pour les membres du Parti. A tout le moins, le régime communiste savait-il reconnaître les siens et il aurait été facile à Kristeva d’obtenir une modeste faveur de cette nature, si elle l’avait “méritée.” Il est donc très peu probable qu'elle ait été un agent secret ou qu'elle ait été autrement utile au régime.
Nous avons beaucoup de mal à imaginer, aujourd’hui, en France, quel a pu être le parcours du combattant bureaucratique d’une jeune Bulgare pour obtenir le droit d’étudier, de vivre, de travailler et de se marier à l’Ouest dans les années soixante et soixante-dix, tout en assurant la relative sécurité de sa famille restée en Bulgarie et se ménageant les autorisations nécessaires pour conserver le contact avec elle. Vivant à l’étranger, elle était automatiquement considérée comme un agent potentiel des services occidentaux et de la CIA, d’autant plus qu’elle faisait partie de ces “élites” qui étaient particulièrement ciblées par les services de l’Ouest autant que par ceux de l’Est. (Mon mari, le politologue Alfred de Grazia, fut l’auteur entre autres d’un manuel classifié pour la CIA, Targeting Elites.)
Le fait est que nous nous faisons une idée déformée, et pour tout dire, trop flatteuse des agents secrets de l’ex-empire communiste, qui étaient souvent des minables qui escroquaient leur propre gouvernement, soucieux surtout d'inventer des renseignements aptes à justifier leur emploi, et leur maintien le plus longtemps possible en des endroits agréables à l'Ouest, tout en extorquant de pitoyables faux-frais de leurs services nationaux. J'ai connu personnellement un cas de ce genre.
C’est probablement le genre de chose qui s’est passée pour les “informations” prétendûment obtenue de Julia Kristeva par un agent qui, au moins dans son esprit et dans celui de sa hiérarchie, aurait été son “handler,” et selon lesquelle elle lui aurait communiqué, entre autre, qu' : “Un certain nombre d’instituts de propagande français sont entre les mains d’organisations sionistes, ce qui explique le fait qu’ils soutiennent souvent des positions pro-israéliennes.”
C’était là un “renseignement” que l’agent pouvait dénicher facilement dans les journaux d’extrème-gauche (et pas seulement...) de l’époque mais qui devenait beaucoup plus rentable pour cet agent s’il l’attribuait à un membre du sérail intellectuel comme Julia Kristeva, qui le lui aurait personnellement rapporté. Les agents de l’ambassade de Bulgarie qui avaient la charge d’éplucher la presse française ne pouvaient que corroborer! Cela n'excut pas, bien entendu, la possibilité que Julia Kristeva ait réellement tenu ce propos. Mais si elle prétend, comme c'est le cas, qu'elle ne l'a pas fait, il y a aussi de bonnes raisons de la croire.
Nous pouvons être certains, par ailleurs, que Julia Kristeva n'aura pas manqué de faire l'objet d'une surveillance sérieuse de la part des services français, ainsi qu'américains lorsqu'elle a commencé à enseigner aux Etats-Unis. Nous serions peut-être stupéfaits s'il nous était donné d'apprendre qui renseignait sur elle.
Ce qui soulève d'ailleurs le paradoxe tabou de toute surveillance: si quelqu'un devait rédiger des rapports secrets sur vous, préféreriez-vous que ce soit votre ami le plus dévoué, ou l'un de vos ennemis?
Il faut remarquer une chose, aussi: lorsque le régime communiste bulgare tomba, ce fut largement du fait de la nomenklatura communiste bulgare elle-même, qui avait eu le loisir d’observer ce qui se passait ailleurs et de prendre les devants. Ses membres se reconvertirent illico en anti-communistes fulminants et convaincus, mettant la main sur les biens d’état et les réserves stratégiques dont ils avaient la charge et accumulant de rapides et grosses fortunes en les revendant (la Bulgarie avait des réserves stratégiques, y compris de nourriture, lui permettant de “tenir” un blocus total de trois ans, pour quelque 7 millions d'habitants...).
Ces démocrates instantanés prirent soin dès les premiers jours de détruire la moitié des archives des services secrets bulgares, c'est-à-dire, celles qui les concernaient, et ont depuis, sous couvert de démocracie et de transparence, maintenu un régime de terreur sur leurs concitoyens, y compris, et surtout, les plus éminents, ceux qui attirent sur eux-mêmes les foudres de l’envie et de la jalousie - ils se sont ainsi assuré de leur silence et de leur complaisance en menaçant de rendre public des dossiers qui, parfois, n’existent pas...
Les moyens leur en ont été donnés par une loi, votée sous les applaudissements de l'Union Européenne, rendant obligatoire la publication de tout dossier de sécurité pour toute personne née avant 1976 qui prétendrait à un emploi ou un poste de responsabilité, politique ou civil, y compris les enseignants, intellectuels, artistes, syndicalistes, candidats aux élections etc., effectivement laissant le contrôle du pays à ceux dont les dossiers avaient "disparu," ou qu'on voulait bien faire disparaître, ainsi qu'aux jeunes que l'on érigeait ainsi en "gagnants" sur leurs aînés et fidélisait à la nouvelle structure de pouvoir. Le simple fait de l'absence d'une moitié des archives devrait suffir à exposer l'iniquité de cette loi.
Anne-Marie de Grazia
15 avril, 2018
